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samedi 6 octobre 2018

The Phantom Tree - Nicola Cornick


A+

TW: le roman comporte des passages de violences contre les femmes.

"Mon nom est Mary Seymour et je suis la fille d'une reine et la nièce d'une autre."

A la recherche d'antiquités dans le Wiltshire, Alison Bannister tombe sur un magnifique portrait renaissance, supposément d'Anne Boleyn. Sauf qu'Alison a reconnu la femme sur le portrait: Mary Seymour, la fille de Katherine Parr qui a été emmenée à Wolf Hall en 1557 en tant qu'orpheline et dont on a perdu toutes traces après l'enfance. 
Le tableau est bien plus qu'un bel objet pour Alison, il détient la clef de son passé, la solution à la mystérieuse disparition de Mary et la possibilité pour la jeune femme de rentrer enfin chez elle. 
Mais la quête d'Alison prend un tour beaucoup plus sombre lorsque le lieu appelé L'Arbre aux fantômes livrent peu à peu ses secrets à l'ombre de ses feuilles.  

Nicola Cornick est une habituée des romances historiques. Cependant The Phantom Tree n'en est pas une.
  
The Phantom tree de Nicola Cornick est un roman tout à fait à part. C'est à la fois de très belles histoires d'amour et d'amitié, un magnifique roman historique très bien documenté et aussi un roman où le fantastique se mêle au récit d'une façon subtile et délicate. 
Je suis très frileuse dès lors qu'il s'agit des Tudor. C'est une période historique que je connais très bien - j'ai consacré à l'étude du XVIe siècle anglais 5 ans de ma vie, ma bibliothèque en est la preuve - et dès lors que l'on connaît très bien un sujet on devient extrêmement tatillon. C'est en partie pour ça que vous ne trouverez jamais de romans de Philippa Gregory sur mon blog, je déteste cette auteure car dès qu'elle écrit un roman sur la guerre des deux roses ou les Tudor je suis sûre de m'arracher les cheveux sur les erreurs historiques plus grosses qu'un éléphant. 
Non sérieux, il ne faut pas la lancer sur Philippa Gregory, je mets des heures à la calmer et après c'est l'horreur, elle oublie ma gamelle...
J'appréhende donc toujours de lire un roman sur cette période et encore plus lorsque des personnages historiques sont mêlées à l'intrigue, je suis moins regardante lorsqu'on ne garde que le "cadre" XVIe siècle. 

Nicola Cornick a choisi deux personnages féminins pour incarner ses héroïnes. Alison Bannister - qui n'a jamais existé - et Mary Seymour, fille de Katherine Parr - dernière épouse d'Henry VIII - et de Thomas Seymour. Par sa mère, elle est fille de reine et par son père, la jeune Mary est donc nièce de la reine Jane Seymour - troisième épouse d'Henry VIII ...
Oui le gars il en a eu six, ça fait des arbres généalogiques compliqués... 
et cousine de roi, le jeune Edward VI décédé à quinze ans en 1553. Si Alison n'est pas un personnage historique, on se rend vite compte que le patrimoine génétique de la jeune Mary est lui plutôt chargé. 

L'idée de choisir Mary Seymour comme héroïne et de prendre cette période particulière du règne de Mary Tudor et d'Elizabeth I est véritablement pertinent. En effet, Kathryn Parr meurt juste après la naissance de sa fille et son père est exécuté pour haute trahison quelques années plus tard. La petite fille se retrouve orpheline très tôt et dans ce contexte de successions mouvementées entre les filles d'Henry VIII, tout le monde se moque d'une petite Seymour, fille d'un homme exécuté pour trahison. Historiquement parlant on perd sa trace assez vite et on suppose que la vraie Mary Seymour serait morte dans l'enfance. 
Elle place le début de son intrigue historique à Wolf Hall, cette grande demeure qui appartient aux Seymour. On sent que Nicola Cornick a très bien travaillé son sujet car Wolf Hall correspond bien aux demeures aristocratiques où on élevait les orphelins de différents membres de la famille. On en retrouve un très bon exemple avec Catherine Howard - la cinquième femme d'Henry VIII - qui a été élevé chez sa grand-mère la duchesse douairière de Norfolk dans la demeure familiale avec d'autres cousines. Le contexte global de ce milieu du XVIe siècle est donc très bien rendu et ce dès les premières pages. La description de cette Angleterre renaissance est très fine et subtile et je me suis vraiment retrouvée dans cette ambiance. 

De l'autre côté, nous suivons Alison dans l'Angleterre contemporaine et on recompose petit à petit son histoire et celle de Mary. Je ne vous gâche rien du tout promis, en vous disant qu'Alison est une cousine éloignée de Mary et qu'elles ont partagé plusieurs années d'enfance et d'adolescence côte à côte. Alison, à la suite de mésaventures que je ne raconterai pas ici, se retrouve coincée dans notre époque et traque les moyens de rentrer chez elle. Les deux récits s'alternent et se complètent vraiment très bien notamment grâce à Alison qui fait le lien entre les deux époques. The Phantom Tree fait parti de ces romans à double narration où vous êtes toujours tristes de quitter un personnage pour un autre mais une fois que vous devez revenir au personnage initial vous avez envie de rester avec l'autre. C'est exactement ça ici. Lorsque vous êtes avec Alison vous n'avez pas envie de revenir à Mary mais dès que vous êtes avec Mary vous n'avez pas envie de revenir à Alison, signe que le roman est vraiment très bien. 
De plus, il est écrit à la première personne et c'est là qu'on se rend compte que Nicola Cornick a une vraie plume. Alison et Mary n'ont pas du tout la même voix et leurs personnalités s'expriment pleinement au travers des pages qui leur sont consacrées. 

Alison et Mary sont d'excellents personnages. J'ai énormément aimé le fait qu'Alison soit quelqu'un de froid et de pas forcément aimable à première vue. Sa jeunesse, son enfance et les épreuves qu'elle a vécues lui donne une carapace difficile à percer mais qui en vaut la peine. C'est un personnage qui demande du temps pour l'apprécier mais à la fin du roman je l'aimais vraiment beaucoup et je ressentais énormément d'empathie pour elle et ce qu'elle a vécu.
Mary est plus facile à aimer. Elle est plus tendre, plus jeune aussi qu'Alison et donc a un regard plus naïf sur le monde. C'est quelqu'un de doux, qui pardonne vite et qui se montre loyal. Elles forment deux facettes d'une même pièce.  

Leur relation est pour moi le point fort du roman. J'ai rarement lu une amitié aussi réelle et humaine dans tout ce qu'elle comporte de défauts et de qualités. Leur amitié est basée sur des sentiments extrêmement profonds, qui sont apparus après de nombreuses épreuves. Alison et Mary ne s'aiment pas, elles sont parfois rivales, parfois jalouses l'une de l'autre mais elles ont un respect mutuel et une loyauté sincère qui ne se démentira pas à travers les siècles. Cette amitié est intense, forte et extrêmement belle. La conclusion du roman m'a énormément émue. 

Comme je le disais au début de la chronique, il y a du fantastique dans ce roman. Outre le fait qu'Alison soit passée dans notre époque, Mary semble avoir quelques dons elle-aussi. Cette partie là est très finement exécutée. C'est une pointe de fantastique qui pimente le récit sans toutefois prendre le dessus sur le reste de l'intrigue. Que ce soit Mary ou Alison, elles vont chacune devoir affronter de nombreuses épreuves ainsi que leurs propres sentiments. 

The Phantom Tree est un roman assez sombre et intense. Il s'en dégage une véritable atmosphère qui vous suit même après avoir fermé le roman. Si vous avez aimé Le Miniaturiste de Jessie Burton - que je vous recommande absolument - vous aimerez sans doute The Phantom Tree. Dans tous les cas, il s'agit d'un de mes gros coups de coeur de 2017 et je ne peux que vous le conseiller.
Une chose est sûre, je vais m'intéresser aux autres romans de l'auteure! Bonne lecture les chafouins. 

lundi 10 novembre 2014

Lili Goth et la souris fantôme - Lili Goth #1 - Chris Riddell


COUP DE COEUR DE PERSEPHONE: CHRIS RIDDELL CE GENIE

Résumé: Lili Goth vit dans le manoir des Frissons frissonnants, une vaste demeure pleine de portes secrètes et de couloirs obscurs. Elle vit seule avec son père Lord Goth, homme absent et inconsolable depuis la mort de la maman de Lili. Pour être sûr de ne pas perdre sa fille, il lui fait porter d'énormes chaussures qui font beaucoup de bruit mais Lili est une petite fille maligne et elle s'évade de temps en temps dans la maison avec les chaussons de funambule de sa maman. Un soir elle fait la connaissance d'Ismaël Moustache, une petite souris fantôme attachante, et des enfants Chou. Ensembles, nos quatre compères vont se lancer dans une enquête surprenante!

Chris Riddell vous le connaissez peut-être sans savoir son nom car en plus d'être un auteur talentueux, c'est aussi un illustrateur génial. Il a notamment sévi aux côtés de Neil Gaiman pour Coraline et The Graveyard book et très récemment dans The Sleeper and the Spindle. C'est aussi l'auteur de la génialissime série des Apolline ( Ottoline en anglais), une série de trois volumes sur une petite fille aventureuse qui résout des enquêtes avec l'aide de Monsieur Monroe (à partir de 8 ans, beaucoup d'illustrations et un texte raisonnable) et également l'auteur avec son ami Paul Stewart des séries: Chroniques du bout du monde, Chroniques du marais qui pue et Les aventuriers du très très loin.


Comme pour Ottoline, ce qui marque immédiatement, c'est la facture des romans. Ce sont de petits formats reliés, terriblement élégants avec des décorations sur le côté: or pour Ottoline et argentées pour Lili Goth. D'emblée on ne peut qu'être séduits par l'objet livre que nous propose Riddell et qui lui donne une véritable Riddell touch accentuée par les dessins de l'auteur. On se sent attiré par le roman avant même de l'avoir ouvert. Anecdote rigolote, samedi à la librairie, c'est un papa, fasciné par le livre qui l'a finalement offert à sa fille parce qu'il le trouvait superbe et marrant comme tout. Comme quoi! 

Si Ottoline est à destination des plus jeunes, Lili concerne déjà des lecteurs plus aguerris (aux alentours des 10 ans) car malgré les dessins, il est assez volumineux et a beaucoup de texte. Commençons tout de suite parce qui peut être déroutant: fantôme, manoir hanté, ambiance résolument gothique, on pourrait croire que Lili Goth est un roman qui fait peur...sauf que non. Faire peur, ce n'est pas du tout ce que cherche à faire Chris Riddell. Lili Goth est sans aucun doute un roman gothique mais un gothique doux, gentil et surtout loufoque dans lequel les références aux classiques gothiques anglais se bousculent pour notre plus grand plaisir. C'est un roman délirant également, renforcé par les dessins très drôles. Il a un véritable don pour croquer les personnages les plus bizarres du roman. 

Mme Fouettard la cuisinière
J'ai adoré cette histoire parce qu'elle non seulement elle est drôle, les personnages sont attachants et un peu mystérieux. Les enfants Chou, Emma et William sont adorables et offrent à Lili de vrais compagnons de jeux fort agréables à suivre. Nous avons affaire à une enquête très sympathique où nous voguons dans les dédales du manoir des Frissons frissonnants pour tenter d'arrêter l'odieux garde-chasse d'intérieur. Plus encore, le roman est bourré de références à la littérature gothique tel qu'on la connait. De Maryshelleyzautre à Van Helsung, ce sont les grands classiques anglais qui sont revisités sous la plume loufoque et décalée de Chris Riddell.


C'est en ça qu'il m'a séduite. Chris Riddell, comme Malika Ferdjoukh, Marie-Aude Murail ou Timothée de Fombelle, est un auteur qui peut être lu par les adultes aussi bien que les enfants et avec un réel plaisir. Ce sont des textes à double emploi, drôles pour les enfants qui peuvent être l'occasion de découvrir d'autres romans mais aussi des textes dans lesquels les adultes peuvent se glisser et s'amuser. 

Les dessins de Chris Riddell sont magnifiques et méritent qu'on s'y attarde car ils donnent vie à l'histoire. Ce ne sont pas que de simples illustrations, l'auteur joue des codes du dessin. L'intrigue résonne des illustrations de l'auteur comme c'était déjà le cas pour Ottoline. Elles sont tout simplement splendides. 

Lili Goth a su me séduire au-delà des mots car j'ai bien conscience que j'ai finalement peu parler de l'histoire en soi. Il faut la découvrir page après page: l'amitié insolite entre Lili et Ismaël, les enfants Chou qui apportent de la joie dans la vie solitaire de la petite fille, sa gouvernante étonnante, le manoir des Frissons frissonnants et bien sûr l'horrible garde-chasse d'intérieur. Si vous ne connaissez pas Chris Riddell je ne peux que vous inviter à découvrir son travail, vous ne serez pas déçus! Un second tome est déjà disponible en anglais!

mardi 25 mars 2014

Douze minutes avant minuit - Christopher Edge


Présentation de l'éditeur: Londres, 1899.
Tous les soirs, douze minutes avant minuit, un phénomène inquiétant frappe un hôpital psychiatrique : les patients se mettent à écrire frénétiquement d’étranges messages sur des papiers, des murs, et même leur peau. Penelope Tredwell, propriétaire à treize ans du célèbre magazine
Le Frisson illustré, et auteur d’histoires terrifiantes, décide d’enquêter.
Bientôt prise au piège dans une véritable toile d’araignée, Penelope regarde d’un oeil angoissé les minutes s’écouler : chacune d’elles la rapproche du vénéneux complot qui se prépare…

Vous me connaissez, je suis incapable de résister à un roman policier jeunesse qui se passe à l'époque victorienne. J'entends déjà les mauvaises langues du fond "Persie est incapable de résister à la période victorienne". Oui bon d'accord je suis faible tout le monde le sait merci bien. Du coup, quand j'ai reçu le tome deux de la série de Christopher Edge, je me suis dis que c'était vraiment bête de passer à côté du tome un et c'est comme ça que j'ai ouvert Douze minutes avant minuit et son héroïne Penelope Tredwell.

Pour ceux et celles qui ont lu The Agency (Tome 1, Tome 2), je m'attendais, peu ou prou, au même "genre" d'intrigues mais en un peu plus simple, tout simplement parce que The Agency était à destination des grands ado/young adult, alors que Douze minutes avant minuit est plus destiné au pré-ado. Finalement après l'avoir lu, je me rends compte que l'intrigue de Douze minutes avant minuit est bien sombre et que cela pourra aussi plaire aux ados un peu plus vieux.

Tout commence comme une intrigue policière un peu flippante. À la veille du nouveau siècle, Montgommery Flinch, l'auteur à succès du Frisson illustré, est convoqué par le directeur de l’hôpital Bedlam - l'asile psychiatrique de Londres - pour régler un mystère insoluble.
C'est vrai qu'avoir une héroïne de treize ans, indépendante et aussi éveillée peut être un problème pour le lecteur qui aurait dépassé la puberté. Cela dit, ça passe plutôt bien car Penelope est vraiment attachante et se sert plus de son intellect que de ses muscles ce qui rend le personnage crédible. En cela, elle n'est pas si loin d'un Lemony Snickett, jeune détective de treize ans lui aussi. Le contraste entre ce petit bout de femme et le monde des adultes qui l'entoure est plutôt bien fait car on ne manque pas durant le roman de lui rappeler que non seulement elle est jeune mais qu'en plus, elle est une fille - tare suprême vous en conviendrez comme Cheshire.
L'intrigue policière est intéressante et la jeune fille ne manque pas d'intuition. J'ai vraiment aimé le personnage de Penelope. Elle est dégourdie, elle n'a pas sa langue dans sa poche et c'est une fille maligne. j'ai vraiment pris plaisir à la suivre dans ses aventures, le contact est assez naturel et on a vraiment envie qu'elle finisse par sauver les adultes de leurs propres bêtises. 

Ce qui différencie surtout Douze minutes avant minuit de la série Agency, c'est la dimension fantastique que Christopher Edge donne à son récit. En effet, si l'essentiel du roman tombe dans le genre du policier, on ne peut nier que l'auteur ait voulu pimenter son récit par de petites touches de fantastiques. Douze minutes avant minuit devient de ce fait, un récit beaucoup plus flippant et étrange qu'attendu. Je ne peux pas en dire beaucoup plus au risque de vous gâcher le suspense mais Christopher Edge maîtrise bien à la fois le récit fantastique et le polar qu'il met en place. Il n'hésite pas à dépeindre une Londres noire et dangereuses, sans oublier les personnages tout droit sortis d'une ruelle sombre de Dickens.

J'ai été vraiment étonnée par la tournure assez sombre du récit, j'avoue que j'attendais quelque chose de plus "gentillet" que ça. C'est une excellente surprise donc, un vrai roman policier victorien pour les ados qui ne les prend pas pour des quiches.
À découvrir.

jeudi 13 février 2014

Le passage du diable - Anne Fine


COUP DE COEUR DE PERSEPHONE

Présentation de l'éditeur: Depuis son plus jeune âge, Daniel Cunningham a vécu enfermé, avec pour seule compagnie les livres et sa mère – qui l’a gardé reclus, à l’écart du monde extérieur, et qui n’a cessé de lui répéter qu’il était malade. Un jour, des coups frappés à la porte vont tout changer.
Des voisins ont découvert son existence, et résolu de libérer Daniel de l’emprise de sa mère. Pris en charge par le docteur Marlow et sa famille, il va découvrir peu à peu que tout ce qu’il tenait pour vrai jusque-là n’était qu’un tissu d’histoires racontées pour le protéger. Mais le protéger de quoi ?
De sa vie d’avant Daniel n’a gardé qu’une maison de poupée. Et pas n’importe quelle maison de poupée : c’est la réplique exacte de la maison natale de sa mère, une maison qui recèle de nombreux et sombres secrets. Jusqu’à quels vertiges ces secrets conduiront-ils Daniel ?

Cela faisait longtemps que je n'avais pas été impressionnée à ce point par un roman jeunesse. Que d'envergure, que de force et de prise de risque de la part d'Anne Fine dans ce roman qui joue subtilement avec le fantastique et l'horreur. Nous sommes bien loin des aventures bon enfant du chat assassin car ici, l'assassin ne se limite pas aux souris. La couverture, déjà bien inquiétante, est loin d'être révélatrice dans la tension réelle qui se dégage de l'histoire d'Anne Fine. J'avais bien compris que ça allait être noir, je ne savais pas à quel point. 

Le passage du diable est un roman à destination des 15 ans et plus. Ça semble bateau à dire parce que je parle beaucoup de romans ado/Young adult sur ce blog mais je vous assure que la prescription n'est pas superflue en ce qui concerne Le passage du diable. Dès les premières pages, le•a lecteur•trice est pris dans cette atmosphère pesante et étrange, de la même façon que l'on peut être pris, englué dirai-je, dans Rebecca de Daphnée du Maurier. 

Pour être claire, j'ai tout aimé: que ce soit le style d'Anne Fine, l'intrigue, l'ambiance, le jeu subtil sur le fantastique présent simplement ce qu'il faut. Tout. J'ai tout aimé. 

Écrit à la première personne, c'est en effet le jeune Daniel qui raconte son histoire, le roman vous prend à la gorge dès les premières pages. Au contraire du jeune narrateur, nous sommes capables bien vite de comprendre que quelque chose cloche dans le comportement de sa mère, son omniprésence aux pieds du lit de son fils et sa volonté farouche de l'isoler du reste du monde. De ce fait, l'arrivée du Docteur apparait comme une bouffée d'air pur même si le jeune Daniel n'est pas au bout de ses malheurs. Cela dit, si on se rend compte que Mrs Cunningham n'a pas un comportement rationnel, on ne peut s'empêcher de se demander si derrière ses actes il n'y a pas une vraie raison qui la pousse à agir ainsi. Malgré les mensonges et sa folie, je n'ai pu m'empêcher dès le début, d'éprouver de la peine pour Mrs Cunningham. Ce début de roman est particulièrement agressif, il voue secoue et vous met mal à l'aise. Le destin de Liliana est tragique dans le sens le plus pur du terme et je n'ai pu m'empêcher de trouver le personnage très beau. La description qui s'en dégage tout au long du roman est fait de contrastes et de révélations surprenantes mais permet de brosser le portrait d'une femme courageuse et aimante malgré ses peurs et ses angoisses profondes. Les domestiques de High Gates enrichissent de ce fait un récit farci de mystères où rien n'est jamais ce qu'il semble être.

Deux parties composent ainsi le récit et si elles sont assez différentes en elles-même, une tension commune est bien filée tout au long de l'intrigue. J'ai beaucoup aimé la première partie où le jeune Daniel se retrouve dans la maison du Docteur, avec sa femme, la gentille Mrs Marlow et ses filles dont la jeune Sophie, adorable par son originalité et sa spontanéité. Fraiche et vive, elle met un peu de couleur dans le ciel gris de Daniel. Quant à la seconde partie, qui met notre héros aux prises avec son passé, elle le voit faire face à la concrétisation de ses peurs. Si l'angoisse était diffuse dans la première partie - le/a lecteur/trice se demandant d'où provient la tension que l'on ressent depuis le début - elle prend véritablement corps dans la seconde. 

La Maison est un symbole de première importance, presque un personnage en soit, puisqu'elle se retrouve déclinée sur plusieurs variations. Il y a d'abord la maison de Daniel et de sa mère, Maison-prison dont on ne sait pas bien si elle protège ou punie puis la Maison des Marlow, celle où il fait bon vivre, où l'enfance peut s'épanouir et se sentir protégé avant de se heurter à High Gates. Celle-ci, présente à la fois à travers la maison de poupée et la vraie demeure familiale, est l'enjeu véritable de l'intrigue car de la première se dégage une ambiance malsaine à laquelle répond la seconde. Il s'agit presque d'une métaphore filée où se dispute des jeux en miroir en lien direct avec le mystère que tente de résoudre le jeune garçon. C'est une idée qui m'a beaucoup plu, de même que les figurines en bois sont eux-aussi les allégories de personnes bien réelles, High Gates est le passage du diable.

En plus de la tension qui se dégage de chaque page, qui nous fait lire plus vite pour voir si Daniel va s'en sortir, si les menaces qui pèsent sur lui ne sont pas trop grandes, Anne Fine mélange subtilement le fantastique à son récit à la manière d'un Henry James et de son fameux Tour d'écrou. Les éléments surnaturels sont suggérés à travers le comportement des personnages ou leur destin funeste sans que jamais vraiment nous n'ayons d'explications nettes sur le sujet. La fin seule, présage de la réalité des faits ou de leur absence de réalité. Ce n'est jamais tapageur, toujours fait finement de sorte que l'ambiance fantastique prédomine sur n'importe quel autre ton. 

La langue enfin, simple mais belle, toujours poignante et dans la veine des écrits fantastiques d'il y a deux siècles, rehausse encore ce roman jeunesse magistral.
Parfait pour un éveil au fantastique, parfait aussi pour les amateurs d'émotions, d'ambiance et d'excellent récit, Le passage du Diable est une merveille. Je ne peux donc que recommander ce coup de cœur absolu. 

vendredi 5 avril 2013

Le diable vert - Les orphelines d'Abbey Road tome 1 - Audren


Présentation de l'éditeur: L’orphelinat d’Abbey Road ne s’est pas toujours appelé ainsi. Son véritable nom, il vaut mieux ne pas le connaître. Il vaut mieux ne pas poser de questions, non plus, ni sur ce sujet ni sur aucun autre. Soeur Ethelred n’aime pas que les enfants posent des questions. Elle dit que Dieu apportera toutes les réponses. Ses réponses à elle, ce sont les punitions. Ce soir, comme chaque soir, les pensionnaires ont dit leur prière et soeur Ethelred a coupé l’électricité dans le dortoir. Mais Joy ne peut pas dormir. Elle pense au souterrain que son amie Margarita a découvert sous l’abbatiale. Qu’y a-t-il au bout de ces couloirs qui sentent le soufre ? Pourquoi Prudence ne parle-t-elle plus depuis qu’elle les a visités seule ? De quoi a-t-elle si peur ? D’où vient cette étrange brûlure sur son bras ? Que cache le mince sourire de Lady Bartropp, la bienfaitrice de l’orphelinat ? Et pourquoi la petite Ginger chante-t-elle sans cesse une chanson en latin sans même s’en apercevoir ? Les réponses sont peut-être là, tout près, dans un autre monde.

Cela fait un moment que j'ai pu découvrir Les orphelines d'Abbey Road et leur géniale auteure Audren. Au salon du livre et de la presse jeunesse de 2012 j'ai pu la rencontrer et l'entendre parler de son roman et de comment les personnages et l'histoire lui viennent à l'esprit (ils s'imposent apparemment) était particulièrement intéressant. Alors que j'ai eu la chance de recevoir le deuxième tome de la série, je me suis dit qu'il était temps que je vous parle de ce roman surprenant. 

Les orphelines d'Abbey Road débute comme une histoire d'orphelinat classique, dirigé par des soeurs pas forcément très aimables. Lady Bartropp, la jeune et très jolie bienfaitrice de l'orphelinat prend soin de ses petites protégées en faisant des inspections régulières. Il est très difficile de situer exactement l'époque et même le pays où se passe l'action. Par moment on dirait l'Angleterre du XIXe siècle à d'autre moment cela pour être en France et maintenant. Cela rend le lecteur perplexe dès le début et je trouve que ça nous plonge dans l'ambiance assez rapidement. 

L'intrigue se concentre sur plusieurs jeunes orphelines dont Joy, une adolescente qui a perdu ses parents et qui attend leur retour. A côté d'elle, on retrouve Margarita, la plus âgée de la bande, une jeune fille mal dans sa peau qui est à cheval entre le monde des adultes dont elle ne fait pas encore parti et celui des enfants qu'elle est en train de quitter. Prudence n'est pas une mauvaise fille mais elle est un brin pipelette et bravache. On s'attache rapidement à ce petit groupe de filles car elles ont toutes une personnalité bien différente et un parcours lui aussi bien distinct les uns des autres. Certaines comme Margarita ont été abandonnées bébé, d'autres ont été retirées à la garde de leurs parents, et d'autres comme Joy sont devenues orphelines suites à de fâcheux évènements. 
A côté des jeunes filles ont trouve aussi des soeurs qui font le pendant des orphelines. Certaines sont carrément détestables (elles justifient la mauvaise réputation des religieuses), d'autres ne sont fondamentalement ni méchantes, ni gentilles alors que d'autres enfin, aiment vraiment les petites filles sur lesquelles elles veillent. 
Cette complexité des personnages m'a plu, je n'ai jamais eu l'impression d'avoir affaire à un conglomérat de personne: les orphelines d'un côté et les soeurs de l'autre. On sent bien qu'on a avant tout affaire à des êtres humains avec leurs forces et leurs faiblesses. 
Si Lady Bartropp est une bonne bienfaitrice qui ne se contente pas de donner de l'argent, elle est tout de même bien mystérieuse. Je me suis également immédiatement attachée au jardinier (des réminiscences de mon adolescence et de L'amant de Lady Chatterley j'en ai peur, je fais toujours confiance au jardinier maintenant!)

Si l'intrigue commence comme je l'ai dit sur une histoire assez classique d'orphelinat, le roman bascule soudain dans la fantasy avec un mystérieux souterrain, une Prudence qui tombe malade et la petite Ginger qui se met à chanter en latin. J'avais déjà lu des commentaires d'amies ayant lues Les Orphelines d'Abbey Road et elles avaient été surprise du basculement. Sans doute que savoir à l'avance qu'il s'agissait d'une histoire fantastique a eu un impact sur moi parce que j'ai trouvé le glissement bien fait et peu abrupte. 
Le fameux diable vert et l'incident mystérieux qui est arrivé à Prudence dans le souterrain n'est pas sans rappeller Le livre des choses perdues de John Connolly et cela met très mal à l'aise! Nous avions demandé à Audren si elle connaissait ce roman et elle nous a répondu que non. Je reste persuadée qu'il y a un lien et qu'il faut qu'elle le lise, elle aura peut-être elle-même des réponses au sujet de ce mystérieux Diable vert (et on est d'accord, ce qui est arrivé à Prudence ça craint). 

Je n'aurai qu'un bémol à apporter sur ce premier tome que j'ai trouvé très étrange (dans le bon sens du terme parce qu'il donne envie de poursuivre la lecture), ce sont les deux derniers chapitres que j'ai trouvé beaucoup trop rapides à mon goût. Le changement de caractère dans la personne de Lady Bartropp m'a pour le coup dérangé, je n'ai pas vu la cohérence et j'aurai aimé peut-être quelque chose de plus réaliste. Cela dit ce n'est qu'un bémol puisque j'ai hâte dans savoir plus sur ce mystérieux monde. 

Les orphelines d'Abbey Road ressemble bien à son auteur: intriguant, décalé et assez fou. Je ne peux que vous conseiller de découvrir cet univers! 

lundi 23 mars 2009

La boîte en os - Antoinette Peské


Hommage à Eros et Thanatos


Ce court roman méritait bien d'être sorti de l'oubli. Ecrit en 1931 il ne sera publié que vingt ans plus tard pour disparaitre peu de temps après. Son succès est inversement proportiel à celui qu'il déclencha dans le coeur de grands écrivains comme Appolinaire ou Jean Cocteau.


Le récit met en perspective la vie et la folie d'un homme John Mac Corjeag. Fils d'un pasteur austère il manifeste dès sa plus tendre enfance un caractère ardent, passionné mais plus que tout inquiétant. Très lié à sa petite voisine Margaret O'Don dont les yeux le fascine. Séparés pendant plusieurs années après que John, prit de vertige lui ai jeté un encrier dans les yeux. il l'épouse une fois adulte. Cela pourrait être le début d'une belle histoire d'amour mais le bonheur conjugal tourne au drame quand John tente d'ouvrir le crâne de Margaret. John, tombé dans la démence est interné.
Le récit est raconté par un certain Norbert, ami de John.

Oui, Eros et Thanatos est un sujet mainte fois repris en littérature. C'est même un sujet éclusé mais chez Antoinette Peské cela se pare d'une teinte éminement profonde. De la nécrophilie, du désir frénétique mais aussi de l'amour tendre et réellement puissant.

Comment décrire la folie qui s'empare de tous les héros de la boîte en os mais aussi de nous, humble lecteur emporté malgré notre volonté dans ce tourbillon de folie non pas douce mais extrême. Antoinette Peské nous livre à travers son héro John Mac Corjeag une conception de l'amour absolutiste et irrémédiablement tordue.
Mais ce n'est pas un roman optimiste sur l'amour, car celui, dans toutes ses expressions est irrémédiablement tiré vers la folie. L'amour et la folie sont la trame même du roman, une palette de sensation, de la folie douce à la folie la plus violente, de l'amour le plus pur au plus dévorant.

La folie a pour but de nous faire perdre pied, en cela réside le génie d'Antoinette Peské. La boîte en os est un mélange continu de flou et de distinct, de fanstamé et de réel. Ou se cache la réalité? Les personnages comme le lecteur sont pris dans ce tourbillon subtile qui destabilise.

Une magnifique et éblouissante variation sur Eros et Thanatos qui mérite plus que d'être sorti de l'oubli. On ne peut sortir indemne de cette lecture fantastique et dérangeante. L'âme en est secouée, bouleversée de ces rebonds de la conscience qui s'offre à nous.

Il est a regretté qu'Antoinette Peské est été injustement condamnée à l'oubli et que son oeuvre se soit arrêtée si brusquement. Mais la Boîte en os est de ces romans que tout écrivain met des années à trouvé et produire, elle a réussi un coup de maître. Oeuvre unique et cependant parfaite.