lundi 3 février 2014

En finir avec Eddy Bellegueule - Edouard Louis


COUP DE POING - ATTENTION LIVRE CHOC

Présentation de l'éditeur: "Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d'entendre ma mère dire Qu'est-ce qui fait le débile là ? Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J'étais déjà loin, je n'appartenais plus à leur monde désormais, la lettre le disait. Je suis allé dans les champs et j'ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l'odeur de colza, très forte à ce moment de l'année. Toute la nuit fut consacrée à l'élaboration de ma nouvelle vie loin d'ici."
En vérité, l'insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n'a été que seconde. Car avant de m'insurger contre le monde de mon enfance, c'est le monde de mon enfance qui s'est insurgé contre moi. Très vite j'ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n'ai pas eu d'autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre.

C'est le livre coup de poing de la rentrée 2014, non seulement parce que son auteur Édouard Louis a 21 ans - normalien et directeur d'une publication collective sur Pierre Bourdieu - mais aussi parce que ce roman autobiographique est un choc dans le paysage littéraire français.

J'avoue que j'étais assez dubitative au début. Dès que l'on parle sans cesse du même livre avec une critique élogieuse tout le temps, je m’écœure. De plus, je craignais le coup de pub sur le jeune auteur de 21 ans, le nouveau petit prodige de la littérature française et le pitch ne m'intéressait pas vraiment. J'avais surtout peur de lire une sorte de rabâchage nombriliste des petits tracas d'un jeune homme moderne et blasé. Cependant, après avoir vu Édouard Louis à la Grande librairie, j'ai largement révisé mon jugement et j'ai décidé de lire En finir avec Eddy Bellegueule. 

Je dois dire que j'ai été particulièrement frappée par la personnalité du jeune auteur. Il fait vraiment plus que ses 21 ans et lorsqu'on lit le livre, il n'est pas étonnant de voir pourquoi. Marqué très jeune par la misère et la violence de son milieu social, Édouard/Eddy Louis a dû se construire une carapace et grandir plus vite que les enfants de son âge. Jeune homme posé, maîtrisant une belle langue française, c'est très agréable de l'entendre parler et raconter ce qu'il a voulu transmettre dans ce livre. Je vous engage à voir l’émission de la Grande Librairie dans laquelle il intervenait.

A propos de son livre, il racontait que certaines maisons d'éditions parisiennes ont refusé de publier son roman parce qu'on "n'y croyait pas". "Les choses ne se passent plus comme ça maintenant, c'est caricatural". On aimerait...Avec En finir avec Eddy Bellegueule, c'est l'histoire de la France profonde qu’Édouard Louis raconte. Picardie entre 1990 et 2000, où le temps semble s'être arrêté chez les Rougon-Macquart, où on peine à croire que des français vivent encore de cette façon avec une voix toute tracée: l'échec scolaire, l'usine, les ribambelles de gamins dès 16 ans, le ménage pour les femmes et l'alcool pour les hommes. L'alcoolisme, le racisme - alors que des émigrés dans ce village de Picardie, il n'y en a pas - et la violence sont le lot quotidien des enfants de cette région. Édouard Louis n'est pas tendre avec tous les gens qu'il a côtoyé pendant des années. Enfants, adultes, famille, tout le monde y passe mais il n'y a jamais de volonté de revanche. S'il s'exprime cru et clair, il ne condamne personne. Au contraire, il met surtout en avant le cercle vicieux dans lequel tous ces gens sont pris. Pourtant, ce dégage de tout ça une certaine tendresse, notamment envers sa mère, plus rarement envers son père, une sorte d'amour malgré la gêne. Il semble évident que ces gens ne savent pas communiquer, prisonniers des rôles qui leur sont assignés et auxquels ils pensent devoir se soumettre.

Au-delà de la question sociale de la France profonde, c'est aussi la question du genre qu'expose Édouard Louis. Constructions sociales par excellence, ces codes qui nous définissent en tant que membre de l'un ou l'autre camps sont passés au crible par les yeux du jeune protagoniste. La virilité qui se doit d'être exprimée par un panel d'actions ou de goûts: ne pas pleurer comme une gonzesse (sic), ne pas se comporter comme une tapette (sic), en opposition avec le rôle des femmes: le ménage, ne pas se battre. Un garçon qui ramène chaque dimanche une nouvelle fille à la maison est un dur - ah l'obsession d'être un dur qui jalonne l'enfance et l'adolescence d'Eddy - tandis que la soeur d'Eddy qui ramène un second compagnon après s'être séparée de celui qui la battait, risque de passer pour une salope (sic). Le père encore qui préfère que sa femme arrête de travailler car elle gagne plus que lui et que ça ne se fait pas, laissant le foyer avec 700 euros par mois pour 7 au lieu de 1700...Au milieu de tout ça, Eddy, enfant efféminée qui ne sait pas ce qu'il est ni à quel monde il correspond. Pire encore que de faire, dit-il à propos de l'homosexualité, c'est d'être ou de paraître. Cette tâche indélébile qui colle à la peau du jeune garçon comme des stigmates grecs. Édouard Louis disait que l'orientation sexuelle en soit ne veut rien dire, qu'elle doit se lire dans le contexte sociale dans laquelle elle se vit ou ne peut se vivre. C'est particulièrement vrai dans son cas, cette incapacité d'être ce qu'il est et de l'exprimer, de le découvrir et de l'expérimenter sereinement.

Ne croyez pas qu'il s'agit simplement d'une réflexion pure sur le genre ou l'homosexualité. L'expérience d'Eddy est au contraire un cas pratique des problèmes inhérents à être différent dans nos sociétés et dans certains milieux - il fera plus tard la comparaison avec les milieux bourgeois où être efféminé pour un homme est moins vu comme une déviance d'un comportement dit normal. C'était particulièrement émouvant et voir la souffrance du jeune homme, sa volonté de fer d'être normal et de lutter contre ses désirs. De la maîtrise de son corps à la volonté de "guérir" de son homosexualité, la souffrance est palpable, de même que les remarques qu'il doit essuyer à longueur de temps. Eddy c'est la tapette, la tarlouze, la tante, la tantouze (sic) etc. Autant de termes énumérés à longueur de pages qui donne la nausée et fait enrager contre la bêtise humaine.

En finir avec Eddy Bellegueule est un livre extrêmement violent. Dès la première page, celle-ci nous attend, nous saute à la gorge et ne nous lâche plus. C'est une lecture crue qui fait mal tant par les mots que par les actions des protagonistes. La fuite d'Eddy qui pourtant n'aurait rien tant donné que d'être ce qu'on attendait de lui, pour que les coups s'arrêtent et qu'on l'aime enfin, ne devient vitale que lorsqu'il comprend qu'il ne sera jamais de ce monde là et qu'il doit vivre sa différence.
Je disais qu'il avait essayé de guérir son homosexualité, ces passages sont extrêmement violents aussi par leur cruauté qu'excerce Eddy contre lui-même, comme s'il était responsable d'être né ainsi.
Non, non et non, l'homosexualité n'est pas un choix ni une maladie à guérir et il est déplorable qu'à l'heure actuelle dans un pays comme la France, de nombreux adolescents soient contraints à souffrir pour être ce qu'ils sont.

J'ai découvert un roman d'une rare violence et d'une force rare qui s'interroge autant sur la société française - celle de la campagne profonde et d'une misère crasse - que sur la question du genre. Comment devient-on ce qu'on est? Peut-on être ce que nous sommes, loin de ce que nous avons été ou de ce que les autres pensent que nous sommes?
En mélangeant deux langues, celles des autres et la sienne, Édouard Louis retranscrit pour le lecteur de véritables morceaux de vie. 

 Un roman coup de poing qui ne conviendra pas aux plus sensibles mais que l'on doit pourtant lire. J'espère qu'il continuera d'écrire et que son prochain roman tiendra plus du domaine du rêve et du bonheur...parce qu'il le mérite. 

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