jeudi 13 février 2014

Le passage du diable - Anne Fine


COUP DE COEUR DE PERSEPHONE

Présentation de l'éditeur: Depuis son plus jeune âge, Daniel Cunningham a vécu enfermé, avec pour seule compagnie les livres et sa mère – qui l’a gardé reclus, à l’écart du monde extérieur, et qui n’a cessé de lui répéter qu’il était malade. Un jour, des coups frappés à la porte vont tout changer.
Des voisins ont découvert son existence, et résolu de libérer Daniel de l’emprise de sa mère. Pris en charge par le docteur Marlow et sa famille, il va découvrir peu à peu que tout ce qu’il tenait pour vrai jusque-là n’était qu’un tissu d’histoires racontées pour le protéger. Mais le protéger de quoi ?
De sa vie d’avant Daniel n’a gardé qu’une maison de poupée. Et pas n’importe quelle maison de poupée : c’est la réplique exacte de la maison natale de sa mère, une maison qui recèle de nombreux et sombres secrets. Jusqu’à quels vertiges ces secrets conduiront-ils Daniel ?

Cela faisait longtemps que je n'avais pas été impressionnée à ce point par un roman jeunesse. Que d'envergure, que de force et de prise de risque de la part d'Anne Fine dans ce roman qui joue subtilement avec le fantastique et l'horreur. Nous sommes bien loin des aventures bon enfant du chat assassin car ici, l'assassin ne se limite pas aux souris. La couverture, déjà bien inquiétante, est loin d'être révélatrice dans la tension réelle qui se dégage de l'histoire d'Anne Fine. J'avais bien compris que ça allait être noir, je ne savais pas à quel point. 

Le passage du diable est un roman à destination des 15 ans et plus. Ça semble bateau à dire parce que je parle beaucoup de romans ado/Young adult sur ce blog mais je vous assure que la prescription n'est pas superflue en ce qui concerne Le passage du diable. Dès les premières pages, le•a lecteur•trice est pris dans cette atmosphère pesante et étrange, de la même façon que l'on peut être pris, englué dirai-je, dans Rebecca de Daphnée du Maurier. 

Pour être claire, j'ai tout aimé: que ce soit le style d'Anne Fine, l'intrigue, l'ambiance, le jeu subtil sur le fantastique présent simplement ce qu'il faut. Tout. J'ai tout aimé. 

Écrit à la première personne, c'est en effet le jeune Daniel qui raconte son histoire, le roman vous prend à la gorge dès les premières pages. Au contraire du jeune narrateur, nous sommes capables bien vite de comprendre que quelque chose cloche dans le comportement de sa mère, son omniprésence aux pieds du lit de son fils et sa volonté farouche de l'isoler du reste du monde. De ce fait, l'arrivée du Docteur apparait comme une bouffée d'air pur même si le jeune Daniel n'est pas au bout de ses malheurs. Cela dit, si on se rend compte que Mrs Cunningham n'a pas un comportement rationnel, on ne peut s'empêcher de se demander si derrière ses actes il n'y a pas une vraie raison qui la pousse à agir ainsi. Malgré les mensonges et sa folie, je n'ai pu m'empêcher dès le début, d'éprouver de la peine pour Mrs Cunningham. Ce début de roman est particulièrement agressif, il voue secoue et vous met mal à l'aise. Le destin de Liliana est tragique dans le sens le plus pur du terme et je n'ai pu m'empêcher de trouver le personnage très beau. La description qui s'en dégage tout au long du roman est fait de contrastes et de révélations surprenantes mais permet de brosser le portrait d'une femme courageuse et aimante malgré ses peurs et ses angoisses profondes. Les domestiques de High Gates enrichissent de ce fait un récit farci de mystères où rien n'est jamais ce qu'il semble être.

Deux parties composent ainsi le récit et si elles sont assez différentes en elles-même, une tension commune est bien filée tout au long de l'intrigue. J'ai beaucoup aimé la première partie où le jeune Daniel se retrouve dans la maison du Docteur, avec sa femme, la gentille Mrs Marlow et ses filles dont la jeune Sophie, adorable par son originalité et sa spontanéité. Fraiche et vive, elle met un peu de couleur dans le ciel gris de Daniel. Quant à la seconde partie, qui met notre héros aux prises avec son passé, elle le voit faire face à la concrétisation de ses peurs. Si l'angoisse était diffuse dans la première partie - le/a lecteur/trice se demandant d'où provient la tension que l'on ressent depuis le début - elle prend véritablement corps dans la seconde. 

La Maison est un symbole de première importance, presque un personnage en soit, puisqu'elle se retrouve déclinée sur plusieurs variations. Il y a d'abord la maison de Daniel et de sa mère, Maison-prison dont on ne sait pas bien si elle protège ou punie puis la Maison des Marlow, celle où il fait bon vivre, où l'enfance peut s'épanouir et se sentir protégé avant de se heurter à High Gates. Celle-ci, présente à la fois à travers la maison de poupée et la vraie demeure familiale, est l'enjeu véritable de l'intrigue car de la première se dégage une ambiance malsaine à laquelle répond la seconde. Il s'agit presque d'une métaphore filée où se dispute des jeux en miroir en lien direct avec le mystère que tente de résoudre le jeune garçon. C'est une idée qui m'a beaucoup plu, de même que les figurines en bois sont eux-aussi les allégories de personnes bien réelles, High Gates est le passage du diable.

En plus de la tension qui se dégage de chaque page, qui nous fait lire plus vite pour voir si Daniel va s'en sortir, si les menaces qui pèsent sur lui ne sont pas trop grandes, Anne Fine mélange subtilement le fantastique à son récit à la manière d'un Henry James et de son fameux Tour d'écrou. Les éléments surnaturels sont suggérés à travers le comportement des personnages ou leur destin funeste sans que jamais vraiment nous n'ayons d'explications nettes sur le sujet. La fin seule, présage de la réalité des faits ou de leur absence de réalité. Ce n'est jamais tapageur, toujours fait finement de sorte que l'ambiance fantastique prédomine sur n'importe quel autre ton. 

La langue enfin, simple mais belle, toujours poignante et dans la veine des écrits fantastiques d'il y a deux siècles, rehausse encore ce roman jeunesse magistral.
Parfait pour un éveil au fantastique, parfait aussi pour les amateurs d'émotions, d'ambiance et d'excellent récit, Le passage du Diable est une merveille. Je ne peux donc que recommander ce coup de cœur absolu. 

6 commentaires:

Vivi Potter a dit…

très tentant en effet!

Perséphone a dit…

Oui je ne te le fais pas dire!

Clelie a dit…

C'est marrant, j'ai acheté ce bouquin il y a quelques jours, et hop ! je le trouve sur ton blog... ! Du coup, j'ai hâte de commencer la lecture !!!

Perséphone a dit…

@Clélie: Te connaissant, tu vas beaucoup aimer!

Clelie a dit…

Tu as bien vu ! J'ai lu ce bouquin il y a quelques jours, et je rejoins à 100% ton avis sur le sujet, que tu as tellement bien décrypté et analysé... Je ne sais d'ailleurs pas trop quoi ajouter... ;-) C'est un livre qu'on ne peut décidément pas lâcher, une fois qu'on en a entrepris la lecture. Il est prenant, passionnant ! Tu as tout à fait raison de citer le rapport des personnages à "la maison", autre personnage à part entière, figure agissante et oppressante, à l'image de Manderley, ou autres Thornfield et Dragonwyck... Nous sommes dans la même veine d'inspiration purement fantastique, le romantisme noir en moins. Une seule chose que j'aurais souhaité peut être voir apparaître en plus, une description plus poussée du personnage de Jack Severn, qui le méritait sans doute amplement, et qui aurait peut-être donné encore davantage de profondeur et de tragique au récit et à la peur de Daniel devant ce personnage extraordinaire et terrifiant ! Un énorme coup de coeur pour moi aussi, donc ! Et encore merci pour ce précieux conseil de lecture !

Perséphone a dit…

Tu m'en vois RA-VIE!

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