lundi 14 octobre 2013

Le tableau du maître flammand - Arturo Pérez-Reverte


Présentation de l'éditeur: Julia, restauratrice d'oeuvres d'art à Madrid, travaille sur un tableau du XVe siècle représentant deux chevaliers jouant aux échecs. Une expertise révèle, sous la peinture, une phrase en latin pouvant se traduire par "qui a tué le chevalier". Avec l'aide d'un antiquaire, d'un joueur d'échecs et d'un historien, son ancien amant, Julia tente de déchiffrer l'énigme du tableau. Pure devinette de spécialistes ? Non, car un mystérieux inconnu reprend la partie d'échecs du tableau de façon bien macabre...(j'ai délibérément amputé le résumé que je trouvais trop détaillé). 

Je vous parlais récemment de ce roman dans la mini-thématique sur Le jeux d'échec en littérature. Peinture, échecs et meurtres composent ce roman impressionnant par bien des aspects. 

Arturo Pérez-Reverte met en scène un tableau complètement fictif, avec des personnages fictifs, un peintre fictif, dans une Histoire fictive et pourtant tout fonctionne parfaitement. Le tableau, La partie d'échecs, est décrit avec un luxe de détails et de façon répétée. Le lecteur fini par réellement le voir, alors même qu'il n'est jamais représenté. Pour peu que vous connaissiez les tableaux flamand du XVe siècle, il est plus que facile d'imaginer cette partie d'échecs qui se joue entre Ferdinand d'Ostenbourg et Robert d'Arras, Béatrice de Bourgogne, les yeux posés sur son livre d'heures, au fond de la pièce près d'un miroir. Il en va de même pour ces personnages auxquels Pérez-Reverte invente une biographie complète parfaitement inscrite dans la chronologie et l'Histoire de la Bourgogne et de la Flandre de la deuxième moitié du XVe siècle. L'invention d'un duché d'Ostenbourg est une excellente idée. Cela permet à l'auteur d'inventer une Histoire qui s'insère sans difficulté dans la grande Histoire du Nord de la France. C'est fait de façon très fine et très appréciable pour un historien. Je dirais même que c'est plus intelligent que d'utiliser des personnages historiques. L'auteur a alors une plus grande liberté d'action sur ces personnages, il peut raconter ce qu'il veut, inventer des meurtres sans pour autant tordre le cou à l'Histoire. 
Non seulement il s'agissait d'une bonne idée mais il se trouve qu'elle est intelligemment pensée et écrite. 

Le soin qu'apporte Arturo Pérez-Reverte au tableau et à son inscription dans l'Histoire, se retrouve également dans le jeu d'échecs. Je ne sais pas s'il joue mais je suis sûre qu'il s'est au moins renseigné pour écrire ce roman. La partie d'échecs ici n'est pas que métaphorique. Elle est certes dans la narration, puisque les personnages sont des pièces d'un jeu d'échecs géant mais aussi physiquement incarnée par la partie d'échecs du tableau. Au départ, il s'agissait de jouer à l'envers afin de recomposer la partie pour comprendre et résoudre le mystère du chevalier. Cependant, la partie continue lorsqu'un mystérieux joueur propose de la poursuivre, laissant les blancs (alors en mauvaise position) à l'équipe de Julia, César et Munoz. 
Les gens qui jouent aux échecs savent que le premier coup revient aux blancs et que de façon purement traditionnelle, la stratégie agressive est aux blancs tandis que les noirs jouent à la défensive. Ici, les rôles sont inversés et les noirs mènent la danse. Pour quelqu'un qui aime les échecs, ce roman est intéressant car le lecteur est amené à jouer une vraie partie avec une stratégie à anticiper, des coups à penser. Plusieurs fois l'échiquier est dessiné avec, dessus, la position exacte des pièces. Il est donc simple de s'y référer pour comprendre les explications de Munoz. Toute l'attention autour du jeu est intéressante mais elle est en plus soulignée par un second aspect. Là où dans le Huit, on nous en apprend plus sur l'invention des échecs, les manoeuvres des joueurs et les ouvertures, Le tableau du maître Flamand, par la personnalité de Munoz, nous fait plonger dans la personnalité des joueurs et leur psychologie.

Je dois admettre que j'ai rarement lu de romans dans lequel la personnalité des protagonistes principaux est si équilibrée. C'en est presque magique. Julia est une femme intelligente et indépendante mais jamais écrasante. Jamais elle ne nous envoie de faux messages à la face, elle est mesurée, pondérée et calme. Même si elle se montre courageuse envers tout ce qui lui arrive, elle n'est pas exceptionnelle au point de ne pas avoir peur et en même temps n'est jamais la demoiselle en détresse à secourir. J'ai immédiatement accroché avec son personnage et l'ambiance de son studio même si elle fume beaucoup trop. Julia est un personnage qui a sa propre personnalité mais sans jamais être "trop". Il est facile d'éprouver de l'empathie pour elle, de l'apprécier et de s'identifier à elle.
A côté de Julia nous avons César, un homme d'une soixantaine d'année, homosexuel un peu dandy sur les bords qui est une sorte de père de substitution pour Julia. C'est un personnage extravagant avec une très forte personnalité et attachant par bien des côtés. J'imagine bien Ian McKellen dans le rôle, très élégant et avec une pointe d'humour et de cynisme requis. Même si je trouve assez malsaine la relation qu'il entretient avec Julia, on sent qu'il ferait n'importe quoi pour la protéger. 
Enfin, parmi les protagonistes principaux, il y a Munoz, le joueur d'échec. C'est véritablement un personnage passionnant. Dans la quarantaine, il est terne et effacé, mal fagoté et mal rasé mais dès qu'il parle d'échecs, sa physionomie change et il devient alors quelqu'un d'autre. Brillant joueur d'échecs, il ne gagne pourtant jamais une partie car gagner ne l'intéresse pas. Il préfère montrer aux autres les coups à jouer et se perd dans sa propre imagination.
Les trois personnages se répondent parfaitement, les personnalités s'équilibrent, chacun occupe sa place propre sans déborder sur celle des autres. On sent un vrai travail sur les personnages, leur psychologie, leur profondeur aussi. Cela conforte l'idée d'un roman murement réfléchi et maîtrisé. Peut-être un peu trop?

Même si je lui reconnais toutes ces qualités, il n'en reste pas moins que Le tableau du maître flamand conserve quelques défauts. 
Je l'admets, j'ai lu ce roman en VF et non en espagnol. De ce fait je ne sais pas si ma remarque tient véritablement à l'écriture voulue par Arturo Pérez-Reverte ou à la traduction. Je penche cependant fermement pour l'écriture de l'auteur. Je sais qu'il a écrit les aventures du capitaine Alatriste sûrement dans un style bien différent et s'il y a bien une chose que j'apprécie c'est la capacité d'un auteur à changer de style pour mieux servir son propos. Pierre Pevel par exemple y arrive très bien. 
Cependant, dans le cas présent, je pense que Pérez-Reverte a voulu en faire un peu trop. Le premier chapitre est terriblement ampoulé et bavard. Les descriptions des sentiments de Julia sont interminables et on a même du mal à différentier les pensées du personnages principal des vraies lignes de dialogue. Cet effet s'atténue cependant assez vite. Pris dans l'intrigue, le lecteur fait moins attention à ce style un peu lourd. Malheureusement il nous revient en pleine face pour les deux derniers chapitres. Il faut être doté d'un cerveau pour comprendre l'intrigue, compliquée par bien des aspects, et sincèrement, la fin a été pour moi complètement gâchée par ce style d'une lourdeur effrayante qui appesantit ce qui n'avait pas lieu d'être. J'estime que le dénouement se doit d'être limpide, pour que l'on comprenne les motivations des protagonistes. Ici nous sommes perdus dans un ensemble verbeux indigeste. J'en suis la première désolée parce que l'auteur a su faire preuve de plus de légèreté pendant les autres 80% du roman mais clairement la fin rejoint le début dans un verbiage inutile. 

Au-delà du problème du style, il y a également pour moi un problème dans la narration. Le mystère du tableau est résolu dans le premier tiers du roman et par la même occasion l'action se transfère du mystère du tableau vers la partie d'échecs dans la vraie vie. Je trouve cependant que le tableau et ses personnages sont trop vite abandonnés, surtout pour un roman dont le titre parle clairement du tableau. Pourquoi ne pas avoir nommé le roman La partie d'échec dans ce cas? Cela induit le lecteur à penser que les deux mystères: celui du meurtre du chevalier et de la partie d'échecs sont liés alors que non. Je persiste à penser que les deux mystères auraient pu être mené de façon parallèle afin de maintenir un suspens. De plus, les explications concernant la mort du chevalier sont un peu décevantes au regard du temps passé par l'auteur à construire le tableau, son histoire et les personnages qu'on ne connait pas. On finit par éprouver, comme Julia, beaucoup d'empathie pour Ferdinand, Roger et Béatrice et je trouve un peu triste la mise de côté de ces personnages, alors même qu'ils reviennent, tels des fantômes, hanter les deux dernières pages sans que l'on sache vraiment pourquoi. L'abandon de cette ligne de l'intrigue est une déception, j'aurai aimé une exploration plus profonde du duché d'Ostenbourg et du peintre Van Huys.

Je pense enfin que ce n'est pas un vrai roman policier dans tous les sens du terme. Le fait que l'on perde de vue le tableau dans le premier tiers du roman est en soi un problème. De même, il y a finalement peu de meurtres et peu de personnages. Il n'y a pas de course-poursuites haletantes - même si je reconnais que ça ne fait pas un bon polar - et cela induit finalement l'idée que les protagonistes ne sont pas vraiment en danger. Je ne me suis pas sentie impliquée à fond dans l'histoire des meurtres. Le meurtrier est aussi facile à trouver si on se pose cinq minutes les bonnes questions. Du coup, sans que cela soit finalement un véritable défaut, je pense que le côté "polar" du Tableau du maître flamand est finalement un élément bien secondaire de l'intrigue par rapport au jeu d'échecs et à la psychologie des joueurs. 

Un excellent roman malgré quelques défauts. Cependant je ne le recommanderai certainement pas à tout le monde. Un public averti, qui aime les échecs et les récits un peu complexe, trouvera sûrement son plaisir dans le Tableau du maître flamand. Pour les autres, je conseille plutôt un polar plus léger ou Le Huit, plus "historique" et entraînant.

6 commentaires:

Karine:) a dit…

Tiens, je pense qu'il est dans ma pile, celui-là... je ne "trippe" pas échecs mais je comprends alors je pense que ça pourrait me plaire! Du moins, j'espère!

Perséphone a dit…

C'est un très bon livre mais si tu n'est pas intéressée au minimum par les échecs tu y perds...c'est certain.

Frankie a dit…

Je partage vraiment ton avis : la deuxième partie du roman est beaucoup plus faible que la première, quand bien même Reverte s'efforce de lier les deux par les motifs du tableau, et le tout est inutilement complexe (le dénouement est indigeste au possible). J'aurais rêvé que Reverte tienne tout le roman sur le tableau... quitte à quitter le genre policier. Et pareil, j'ai eu un coup de coeur pour Julia, on la suit facilement et avec plaisir!

Perséphone a dit…

Oui la fin est tellement emberlificotée que tu ne comprends pas pourquoi le joueur a agit de la sorte...Moi aussi j'aurai aimé qu'il garde l'intrigue du tableau jusqu'au bout, quitte à mener deux enquêtes en même temps.

Nicolas a dit…

Un roman qui m'avait beaucoup ennuyé. A un point! Dommage, car l'intrigue de base était prometteuse.

Perséphone a dit…

L'alchimie entre un livre et un lecteur est particulière...cela dit j'admets fort volontiers qu'il n'est pas dynamique et que si vous n'avez pas une appétence particulière pour les thèmes abordés ça peut être très ennuyeux. Globalement je le trouve tout de même meilleur que Le Club Dumas (donc évitez-le si vous pouvez!)

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