mercredi 30 mars 2011

Les entretiens de Nuremberg - Leon Goldensohn


Nuremberg, janvier 1946. Alors que le monde entier a les yeux rivés sur cette ville symbole du IIIe Reich, où les procès des grands criminels de guerre nazis viennent de commencer, un psychiatre américain de trente-quatre ans, Leon Goldensohn, entreprend de consigner les entretiens qu'il mène, jour après jour, avec Hermann Göring, Hans Frank, Karl Dönitz, Alfred Rosenberg, Rudolf Höss et une vingtaine d'autres, accusés ou témoins aux procès. Antécédents familiaux, vie sexuelle, carrière dans le parti, relations avec Hitler et les dignitaires du régime, participation à l'extermination des Juifs : Goldensohn note méthodiquement ses questions et les réponses qui lui sont faites. Il y a l'aristocratique Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du Reich, qui dit sa fascination pour Hitler dans une cellule jonchée de détritus ; il y a Göring, qui accable les autres accusés de son mépris - des " lampistes " -, joue au mécène et au chef de guerre, détaillant son " code chevaleresque " ; il y a Julius Streicher, l'un des seuls dont l'intelligence soit jugée inférieure à la moyenne par les médecins, et ses délires. antisémites, teintés de pornographie ; il y a Höss, commandant d'Auschwitz entre 1941 et 1943, qui décrit froidement le mécanisme d'extermination, précisions à l'appui - il livre ainsi sans détour le chiffre de 2,5 millions de Juifs ayant péri dans ce seul camp... Jamais publié jusque-là, ce document constitue un témoignage extraordinaire sur la psychologie des nazis, et une pièce unique à verser aux archives du IIIe Reich.

Les récits de Goldensohn sont assez révélateurs de l'organisation nazie et de la personnalité de ces hommes. Le docteur Goldensohn est un psychiatre américain affecté au procès de Nuremberg et chargé d'interroger les accusés et les témoins. Avec l'aide d'un traducteur, il rendait visite tous les jours aux prisonniers et assistait aux audiences. Il ne s'agit pas ici des transcriptions des entretiens bruts, mais des notes (sûrement des extraits) du docteur dans lequel il retrace leur entretien et ajoute ses commentaires. Ainsi les interview sont épurées des détails inutiles et se concentrent sur les éléments véritablement révélateurs. L'exemple le plus frappant est sans nul doute celui de Göring qui tergiverse pendant de longues minutes. Il raconte son enfance, sa carrière de militaire mais n'aborde qu'avec réticence les sujets "déplaisants".

ACCUSES au procès de Nuremberg (interrogé par Goldensohn) et extrait des entretiens de Léon Goldensohn:

- Hermann Göring (1893-1946): Plus haut dignitaire nazi encore vivant après la mort d'Hitler, d'Himmler et de Goebbels. Dauphin du Führer jusqu'à ce qu'il soit désavoué, Göring était commandant en chef de l'armée de l'air (Luftwaffe), président du Reichstag, ministre du plan quadriennal et Premier ministre de Prusse. Reconnu coupable de conspiration criminelle, de crimes contre la paix, de crimes de guerre et de crimes contre l'Humanité, il fut reconnu coupable et condamné à mort. Avec plusieurs prisonniers, il protesta sur le fait d'être pendu. Deux heures avant son exécution, le 15 octobre 1946 il se suicida dans sa cellule.
L'entretien de Göring est particulièrement long. Léon Goldensohn a passé plusieurs journées avec Göring, il souffrait de rhumatisme à la jambe (tantôt réels, tantôt exagéré, Göring ne voulait pas entendre le témoignage de Baldur von Schirach). Göring est peu à l'aise avec les questions très personnelles (enfance, sexualité), il en parle peu et lorsqu'il en parle c'est avec une sorte de désintéressement. Si Göring ne dit jamais du mal d'Hitler,en revanche il accuse Himmler et Goebbels d'avoir tout manigancé: les camps, l'extermination des juifs etc. Lui n'était au courant de rien. Göring tenait auprès des autres accusés un discours d'unité ce que contredit Baldur von Schirach. Personnellement, je n'arrive pas à déterminer si Göring fait preuve d'une indéniable mauvaise foi ou s'il est intimement persuadé qu'il n'était au courant de rien?

- Rudolf Hess (1894-1987): Chef adjoint du parti nazi, numéro deux du régime et successeur désigné d'Hitler et membre du Conseil de la défense du Reich. Prisonnier en Angleterre depuis le 10 mai 1941, sa santé mentale a posé problème lors du procès, en effet il semble que Rudolf Hess soit devenu amnésique ou du moins qu'il n'avait plus toute sa tête. Reconnu coupable de conjuration criminelle et de crimes contre la paix, il fut condamné à la perpétuité. Malgré des appels à sa libération pour des raisons humanitaires, il demeura en prison jusqu'à sa mort par pendaison (suicide, meurtre?) dans sa cellule en 1987 à l'âge de 92 ans.
L'entretien de Rudolf Hess est réellement très court. D'après le contenu de l'entretien il semble raisonnable de penser qu'il n'était plus tout à fait lui même.

- Joachim von Ribbentrop (1893-1946): Ministre des affaires étrangères de 1938 à 1945. Reconnu coupable de complot criminel, de crimes contre la paix, de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Il fut pendu le 16 octobre 1946.
Tout comme Göring, sa défense est basée sur le fait que "le tour prit par les évènements le stupéfiait". Il ne savait rien de ce qu'il se passait. Himmler et Goebbels devaient être les principaux instigateurs des crimes.

- Julius Streicher (1885-1946): (image de gauche) Fondateur et rédacteur en chef des journaux antisémites Der Stürmer et Gauleiter de Franconie. Il a organisé le boycott des commerçants juifs en 1933. Il ne participe plus au gouvernement nazi depuis 1939. Reconnu coupable de crimes contre l'humanité il fut pendu le 16 octobre 1946.
Julius Streicher est l'un des plus tordus que l'on puisse lire dans le livre de Léon Goldensohn. Si Göring et consorts sont écoeurants par leur pragmatisme, Julius Streicher est purement ignoble. Antisémite aux derniers degrés, ses assertions morbides et sexuelles dégoûtent le lecteur. Lui non plus ne semble pas avoir toute sa tête.

- Ernst Kaltenbrunner (1903- 1946): Officier de police autrichien, soutien actif du parti nazi et de l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne en 1938. En 1943 il devient le chef de l'Office central de la Sécurité du Reich. Reconnu coupable il fut pendu le 16 octobre 1946.

- Alfred Rosenberg (1893-1946): Fidèle d'Hitler depuis la première heure, il fut le théoricien du nazisme et de la solution finale, rédacteur en chef du Völkisher Beobachter puis ministre des territoires occupés en 1941. Reconnu coupable il fut pendu le 16 octobre 1946.

- Hans Frank (1900-1946): Avocat personnel d'Hitler, il fut le gouverneur de la Pologne "le boucher de la Pologne". Reconnu coupable il fut pendu le 16 octobre 1946.

- Wilhelm Frick (1877-1946): Ministre de l'intérieur de 1933 à 1943 et dirigeant du protectorat de Bohème-Moravie. Auteur des lois antisémites de Nuremberg de 1935.

- Hjalmar Schachtt (1877-1970): PRésident de la Reichsbank jusqu'en 1939, ministre sans portefeuille jusqu'en 1943. Il fut reconnu non coupable à Nuremberg.

- Karl Dönitz (1891-1980): Commandant en chef de la Marine à partir de 1943. Successeur désigné par Hitler dans son testament. Il fut condamné à 10 ans de prison. A sa libération il se retira dans un petit village où il écrivit ses mémoires.
Karl Dönitz est assez peu différent des autres. Il plaide la non connaissance des actes de Himmler et de Goebbels, ce qui peut être vrai étant donné ses fonctions. Son discours est avant tout celui d'un militaire. Oui il a exécuté les ordres qu'on lui a donné mais non il n'a jamais laissé mourir des marins ennemis lors d'un naufrage.

- Walther Funk (1890-1960): Ministre de l'économie de 1937 à 1945. Il fut condamné à la prison à vie. Il fut libéré en 1957 pour raisons de santé.

- Albert Speer (1905-1981): Architecte de Hitler à partir de 1937, ministre des armements et de la Production de guerre de 1942 à 1945. Il fut reconnu coupable et condamné à 20 ans de prison. Il fut libéré en 1966.
entretien très court.

- Baldur Von Schirach (1907-1974): Chef des jeunesses hitlériennes, gouverneur de Vienne en 1940. Condamné à 20 ans de prison il fut libéré en 1966. Il s'installa dans le Sud-Ouest de l'Allemagne.

- Fritz Sauckel (1894-1946): Ministre plénipotentiaire pour la mobilisation de la main-d'oeuvre de 1942 à 1945. Reconnu coupable il fut pendu le 16 octobre 1946.

- Alfred Jodl (1890-1946): Chef d'Etat major des opérations du commandement suprême des Forces armés (OKW) de 1939 à 1945. Condamné à mort et pendu en 194§ il fut innocenté en 1953 à titre posthume.

- Franz von Papen (1879-1969): Chancelier en 1932, vice-chancelier en 1933-34, ambassadeur d'Autriche en 1936. Reconnu non coupable. Le tribunal de dénazification le reconnu coupable mais fut libéré en 1949.

- Constantin von Neurath (1873-1956): Ministre des affaires étrangères de 1932 à 1938. Il fut condamné à 15 ans de prison. Il fut libéré pour raisons de santé.

- Hans Fritzsche (1900-1953): Haut fonctionnaire au ministrèe de la propagande de Goebbels et chef de la division radio à partir de 1942. Acquitté à Nuremberg, il fut condamné par un tribunal de dénazification et libéré en 1950.

Léon Goldensohn a aussi interrogé les témoins du procès, relayé dans une seconde partie du livre. Un ouvrage fort et étonnant. A lire pour tous ceux que la seconde guerre mondiale intéresse.

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